Ituri: Les FARDC ne parviennent pas à distinguer les miliciens Codeco des civils (Baromètre sécuritaire du Kivu)

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Depuis quatre ans, le territoire de Djugu, en Ituri, est le théâtre d’une violente insurrection des milices « Codeco », que les FARDC ne parviennent pas à différencier des civils. Malgré cela, les autorités ont poursuivi une stratégie presque exclusivement militaire, au risque de renforcer leurs adversaires.

L’Union des révolutionnaires pour la défense du Peuple Congolais (URDPC) est sans doute moins connue que d’autres groupes armés sévissant dans l’Est de la RDC. Et pourtant, cette faction de la Coopérative pour le développement du Congo (Codeco) est le groupe armé le plus actif de tout l’Est de la RDC : il a été impliqué dans plus de 182 incidents violents depuis avril, date du début des relevés du Baromètre sécuritaire du Kivu (KST) dans la province de l’Ituri.

Pendant cette période, les Forces démocratiques alliées (ADF) ont certes tué plus de civils – au moins 600 – mais les tueries perpétrées par l’URDPC n’ont pas été négligeables : au moins 180 personnes ont été tuées par ces miliciens, ce qui en fait le deuxième groupe le plus meurtrier pour les civils.

L’instauration de l’état de siège, le 6 mai dernier, n’a pas permis d’améliorer la situation. Entre les 10 et le 12 octobre, 28 soldats ont ainsi été tués dans de violents affrontements avec l’URDPC dans les villages de Lipri, Nyangarai et Ngongo. Et le 29, les miliciens Codeco ont à nouveau tué 14 civils à Gina.

Alors, comment en est-on arrivé là ?

Les cicatrices de l’histoire

Les Codeco sont essentiellement actifs à Djugu, un territoire de la province de l’Ituri marqué de longue date par les violences et les tensions communautaires, essentiellement entre les groupes ethniques Hema et Lendu. Celles-ci remontent au moins à la colonisation : imprégnées des théories racialistes, les autorités belges se sont notamment appuyées sur la communauté Hema, majoritairement composée d’éleveurs et considérée par les autorités de l’époque comme supérieure (voire le rapport « Violence et instabilité en Ituri » du GIC network), souvent au détriment de la communauté Lendu, qui constitue l’une des communautés les plus nombreuses de la province (un peu plus de 25% selon certaines estimations).

Cet héritage a façonné des inégalités, notamment dans l’attribution des terres et du pouvoir politique, et continue à avoir de profonds effets jusqu’à aujourd’hui. Le territoire de Djugu comporte ainsi quatre « chefferies » Hema (un type de collectivité jouissant d’une relative autonomie, avec un pouvoir héréditaire) alors qu’il existe trois « secteurs » Lendu (des entités à l’autonomie moindre, dont les chefs sont actuellement nommés par l’Etat). Les délimitations de ces entités sont caractérisées par un morcellement extrême et un enclavement d’une grande partie des chefferies Hema (en orange ci-dessous) à l’intérieur des secteurs Lendu (en vert).

Les stéréotypes racialistes de l’histoire coloniale demeurent également prégnants dans l’imaginaire d’une partie des autorités congolaises actuelles. Lors d’un entretien avec le KST, un officier des forces de sécurité congolaises en poste à Bunia a décrit ainsi les « Lendus » : « ce sont vraiment des barbares, des méchants, des bantous pas civilisés. Ils sont énervés, ils sont là pour la vengeance, c’est dans leur sang. Même les Belges le disaient ».

Après l’indépendance, la marginalisation économique et politique de la communauté lendu s’est poursuivie, notamment au cours de la « zaïrianisation », processus par lequel le régime de Mobutu a redistribué les biens appartenant à des étrangers dans les années 1970. Dans le cas de Djugu, des exploitations agricoles ont notamment été obtenues par des Hema influents.

Après l’effondrement du régime de Mobutu, et lors de la deuxième guerre du Congo (1998-2003), le territoire de Djugu a échappé au contrôle de Kinshasa, et est devenu le théâtre d’un conflit extrêmement meurtrier entre groupes armés à base communautaire. Parmi eux, on peut citer le Front des nationalistes intégrationnistes (FNI, essentiellement composé des Lendu) et l’Union des patriotes congolais (UPC). Le Rwanda et l’Ouganda, en conflit entre-eux, ont également contribué à alimenter la violence en soutenant des groupes armés opposés.

L’opération de l’Union européenne « Artémis » (mai-septembre 2003) celles de la Mission de l’ONU en RDC (Monuc), ainsi que l’amenuisement de l’influence des pays voisins ont permis de changer la donne et de faire baisser considérablement le niveau de violence. Certains groupes armés sont certes restés actifs, comme le Front de résistance patriotique de l’Ituri (FRPI) composé principalement de Ngiti (une des composantes de la communauté Lendu). Mais ces derniers opéraient étaient essentiellement sur le territoire voisin d’Irumu et ont fini par signer un accord de paix en février 2020.

« Une armée, une église, une société »

A partir de 2018, une nouvelle vague de violence a débuté sur le territoire de Djugu. Son origine est difficile à tracer et les perpétrateurs sont longtemps restés mystérieux. Mais certains événements marquants y ont semblé jouer un rôle, comme la mort dans des circonstances non-élucidées du prêtre Lendu Florent Dunji en juillet 2017 suivie par des manifestations de jeunes de sa communauté.

Une première vague de violences s’est produite entre la fin 2017 et mars 2018, essentiellement contre des villages hema, puis une deuxième, à partir de septembre 2017, plutôt contre les FARDC. Ce n’est que dans le courant de l’année 2018 que le nom de Codeco, une référence à une ancienne coopérative agricole, a émergé, du même que celui de son leader Mukwake Mambo, auquel va bientôt succéder Justin Ngudjolo – un cousin du prêtre décédé.

Selon Floribert Njabu, autorité morale du FNI, qui a pu dialoguer avec les miliciens Codeco en 2020, ceux-ci présentent leur mouvement comme à la fois « une armée, une église, et une société » (au sens d’une entreprise).

Des croyances et rites particuliers semblent en effet jouer un rôle important dans leur mobilisation. Selon plusieurs sources, les Codeco respectent des jours de repos spécifiques, incluant notamment le lundi. Les chiffres recueillis par le KST confirment ette tendance : sur les 133 incidents à l’initiative des Codeco-URDPC enregistrés entre le 1er avril et le 13 octobre, seuls neuf ont eu lieu un lundi, ce qui est nettement inférieur à la moyenne.

Les miliciens Codeco n’expriment pas clairement de revendications politiques, sinon celle de se battre contre les « tracasseries » des FARDC qu’ils accusent d’avoir été « infiltrées » par des étrangers, selon Floribert Njabu. Les incidents causés par la Codeco ne se limitent toutefois pas à des attaques contre les FARDC : ils ont aussi commis de nombreux massacres, notamment de civils hema.

De manière cruciale, les autorités semblent être dans l’incapacité de distinguer ces miliciens Codeco des civils de la communauté : quatre officiers de haut rang avec lesquels le KST s’est entretenu pour ce billet de blog ont affirmé que les deux vivaient côte à côte, de façon indissociable à leurs yeux. Un membre de l’ancien gouvernement provincial décrit même le conflit en cours comme une lutte entre l’État et la communauté lendu dans son ensemble.

S’il y a très certainement des complicités entre les Codeco et certains civils, cette assimilation est en revanche rejetée par un grand nombre de Lendu. Par ailleurs, des conflits opposent les différentes factions de la Codeco entre elles, et des miliciens taxent et commettent également des exactions contre des civils lendu. Le leader des Bon temple de Dieu (BTD, une des factions Codeco), Thuwo, accusé d’abus contre sa propre communauté, a ainsi été tué par des membres des Codeco-URDPC le 10 mai dernier.

Par ailleurs, s’il existe à Djugu des groupes armés composés de membres d’autres communautés – notamment les Zaïre / Front Populaire d’Autodéfense en Ituri (FPAC, essentiellement Hema), ceux-ci demeurent assez marginaux dans le conflit à ce stade : leur responsabilité n’a pu être établie que dans quatre incidents sur le territoire de Djugu depuis avril. « J’ai tout fait pour que les Hemas ne prennent pas les armes, explique Jean Bamanisa, lui-même issu de la communauté Hema par sa mère, et qui fut gouverneur de l’Ituri jusqu’à sa destitution, en avril 2021. En même temps, cela a provoqué au sein de la communauté des interrogations sur la confiance à me donner car l’imposition de la paix et les efforts de développement tardaient à venir ».

Le recours à la force

Le conflit de Djugu se résume donc, pour l’essentiel, à une confrontation entre les Codeco et FARDC, avec de graves conséquences pour les civils. La tendance à la criminalisation de la communauté lendu comporte notamment le risque de favoriser les exactions des FARDC. Celui-ci est d’autant plus grand que le gouvernement de Kinshasa a adopté une approche fortement militarisée de cette question depuis l’arrivée au pouvoir de Félix Tshisekedi. Ce fut d’abord le cas avec le déclenchement d’une opération militaire, Zaruba ya Ituri (« tempête de l’Ituri ») à la suite d’une visite du président à Bunia en juin 2019. Le leader des Codeco, Justin Ngudjolo, a été tué par les FARDC neuf mois plus tard. Mais cela a eu pour effet essentiel de scinder la Codeco en plusieurs factions avec des stratégies différentes, ce qui a rendu tout dialogue beaucoup plus complexe à mettre en œuvre. Outre l’URDPC (la faction de loin la plus active) et les BTD, déjà mentionnés, on peut notamment citer les Forces de défense contre la balkanisation du Congo (FDBC) ou encore l’Alliance pour la libération du Congo (ALC).

L’opération Zaruba ya Ituri n’a en tout cas pas permis de stabiliser durablement la situation. Devant cette impasse, le gouvernement de Kinshasa a semblé changer de pied en 2020 en faisant appel à d’anciens chefs de groupes armés lendu, dont Germain Katanga et Floribert Ndjabu, pour tenter d’ouvrir un dialogue avec les miliciens Codeco. Ceci a amené à la signature d’un acte d’engagement unilatéral de l’URDPC et à faire baisser temporairement la violence.

Néanmoins, en l’absence de dialogue durable et de programme de désarmement, la situation s’est à nouveau dégradée. En avril 2021, Djugu est ainsi devenu le territoire le plus dangereux pour les civils de tout l’est de la RDC, avec 66 civils tués, dont 44 dans des incidents impliquant les Codeco-URDPC.

L’instauration de l’état de siège en Ituri et au Nord-Kivu le 6 mai 2021 a encore renforcé l’approche militaire du pouvoir. L’activité des FARDC a sensiblement augmenté sur le territoire Djugu depuis, avec notamment des opérations fortement médiatisées le long de la Route nationale 27 (RN27) pour démanteler les barrages routiers tenus par les Codeco

Ces opérations, et sans doute l’effet psychologique de l’état de siège, ont fait baisser temporairement la violence dans les semaines qui ont suivi. Mais les Codeco, qui n’ont pas été démantelés, se sont repliés dans des zones plus reculées et ont pu renforcer leur arsenal, notamment avec des mitrailleuses de type « PKM ». Après l’accalmie de mai, le nombre de civils tués a, de nouveau, augmenté pour atteindre, en octobre, un niveau similaire à celui du mois d’avril.

Malgré son adoption en juillet, le nouveau programme de Désarmement, démobilisation, relèvement communautaire et stabilisation (P-DDRCS) n’est pas véritablement perçu comme une stratégie crédible en territoire de Djugu. D’une part, ce programme ne semble pas être en mesure de mener des actions concrètes à court terme, notamment du fait de désaccords avec les bailleurs potentiels. De l’autre, plusieurs observateurs (Floribert Ndjabu, tout comme des sources de renseignements de la Monusco) doutent que les miliciens acceptent de se rendre s’ils ne se voient pas offrir une amnistie ou une intégration collective au sein des FARDC, deux mesures explicitement exclues par le P-DDRCS.

C’est donc à nouveau par une escalade de l’usage de la force que les FARDC ont répondu par la recrudescence d’attaque de la Codeco. Depuis juillet, ceux-ci ont notamment employé des bombardements par hélicoptères – modalité qui rend particulièrement difficile la distinction entre civils et combattants. Plusieurs villages et civils en ont été victimes, comme à Kobu (7 civils tués le 18 août).

Cette attitude de répression généralisée, qui affecte la population lendu, est en partie assumée par certains responsables des FARDC : « la population ne va que vers le plus fort. Donc il faut montrer que nous sommes les plus forts » a ainsi expliqué un haut responsable militaire au KST. Mais elle a aussi abouti à la mort de nombreux FARDC (119 soldats ont été tués en Ituri entre juin et mi-septembre selon un document interne obtenu par le KST) et plusieurs officiers reconnaissent que l’armée congolaise a aujourd’hui des effectifs moindres que ceux de ses adversaires.

C’est notamment pour pallier ces pertes et ce sous-effectif qu’un contingent de la Garde républicaine (GR) d’environ 1 200 hommes a été déployé le 10 septembre à Bunia sous le commandement du général de brigade Jérôme Chico Tshitambwe. Selon deux officiers interrogés, il répond directement à la présidence, ce qui pourrait occasionner des difficultés dans la chaîne de commandement, et les priver de l’expérience de terrain des soldats présents depuis plus longtemps dans cette zone.

L’approche militaire semble en tout cas avoir également été adoptée par la GR. Le 2 octobre, elle a mené une offensive à Lipri, qui a causé la mort de huit militaires et 21 civils. Le lendemain, la mère du chef de groupement de Yalala, Live Malosi, a été tuée par des membres de la GR qui l’accusaient d’agir comme une espionne dans le village de Kamba. . « Même quand ils ne font pas partie des Codeco, on tue les Lendu, déplore Ndjabu. Alors, certains d’entre eux se disent, « autant les rejoindre ».

Ceci étant, les FARDC semblent avoir à nouveau avoir changé de stratégie depuis quelques jours. Leur chef d’état-major, Célestin Mbala, a envoyé une délégation pour rencontrer l’URDPC à Linga le samedi 6 novembre. Selon Radio Okapi, ils devaient proposer à ce groupe armé la « cessation des hostilités et l’adhésion de ce groupe armé au processus de paix ».

Pierre Boisselet, coordonateur du Baromètre sécuritaire du Kivu

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