Les représentants des Églises catholique et protestante congolaises étaient à Paris et à Bruxelles pour sensibiliser sur la nécessité d’un dialogue inter-congolais et sur l’organisation d’une conférence internationale sur la région des Grands Lacs. Parmi eux, Donatien Nshole, le secrétaire général de la Cenco.
Ne l’appelez pas « médiateur ». Mgr Donatien Nshole, secrétaire général de la Conférence épiscopale nationale du Congo (Cenco), préfère le titre de « facilitateur ». Il voyage de pays en pays pour sensibiliser les dirigeants du monde à la nécessité d’un débat entre Congolais et milite pour l’organisation d’une conférence internationale, pour régler, une bonne fois pour toutes, le conflit qui secoue l’est de la RDC et ses voisins depuis trente ans.
Donatien Nshole était à Paris, le 19 mars, pour rencontrer le président Emmanuel Macron, et à Bruxelles le lendemain, pour échanger avec le ministre belge des Affaires étrangères, Maxime Prévot. L’abbé était accompagné de Fulgence Muteba, évêque de Lubumbashi et président de la Cenco, ainsi que du révérend-pasteur André Bokundoa, président de l’Église du Christ au Congo (ECC), et du révérend Éric Nsenga, porte-parole de l’ECC. Avant de partir pour Rome, Donatien Nshole a accordé un entretien à Jeune Afrique pour faire le bilan de plus d’un mois de « facilitation ».
Jeune Afrique : Pourquoi avez-vous rencontré Emmanuel Macron ?
Donatien Nshole : Nous proposons une conférence internationale sur la paix dans les Grands Lacs et nous cherchons à sensibiliser tous ceux qui peuvent soutenir cette initiative. Lorsque nous avons consulté les acteurs au niveau national, et notamment l’opposition, on nous a plusieurs fois demandé des garanties pour que les conclusions d’un éventuel dialogue national ne soient pas jetées à la poubelle. L’appui de la communauté internationale peut être l’une de ces garanties. Il faut envisager la situation politique dans sa globalité : la question du Congo engage plusieurs intérêts et mieux vaut avoir tout le monde avec nous.
J. À : Vous avez rencontré le président rwandais, Paul Kagame, le 13 février. Que vous a-t-il dit ?
D. N : Paul Kagame, comme tous les présidents que l’on a vus dans la sous-région, a reconnu la pertinence de l’initiative et admis que les processus de Nairobi et de Luanda n’avaient pas intégré la donne interne. Il a salué le travail des religieux, qui vont là où les politiciens ont échoué, et nous a encouragés à aller de l’avant.
J. A : Avez-vous abordé avec lui la question du retrait des troupes rwandaises de l’est de la RDC ?
D. N : À ce stade, nous voulions surtout montrer la pertinence de notre démarche et nous n’avons pas abordé les questions de fond. Nous n’avons pas encore rédigé le pacte que nous voulons proposer aux parties prenantes pour avoir leur avis. Il s’agit d’abord de trouver le cadre adéquat pour le faire, et nous sommes en passe d’y arriver.
J. À : Avez-vous revu le président Félix Tshisekedi ?
D. N : Quand nous nous sommes vus la première fois, il avait affirmé que l’initiative était louable. Il avait fait quelques recommandations et nous avions convenu de nous revoir. Depuis, nous avons à nouveau demandé à le rencontrer, mais nous attendons toujours une réponse.
J. À : Comment réagissez-vous au fait que Paul Kagame et Félix Tshisekedi se soient rencontrés au Qatar, le 18 mars ?
D. N : C’est quelque chose qu’on ne peut que saluer, qui s’inscrit dans la logique de ce que nous voulions. Il faut que les Congolais se parlent et parlent à tous ceux qui peuvent contribuer à améliorer le vivre ensemble dans la région des Grands Lacs. Si les deux présidents sont allés à Doha, cela signifie qu’ils reconnaissent que le Qatar peut aider à trouver une solution.
J. À : Il existe plusieurs processus de médiation : celui de Nairobi, celui de Luanda, et maintenant la médiation qatarie… Comment vous situez-vous ?
D. N : Notre initiative, nous voulons qu’elle soit complémentaire avec ce qui va être fait au niveau international. Et faire comprendre aux uns et aux autres que l’on ne trouvera pas de solutions pour une paix durable, en RDC et dans la région, sans prendre en compte les défis de cohésion interne dans le pays.
J. À : Votre initiative a été beaucoup critiquée au départ, avant de sembler acceptée et de porter ses fruits aujourd’hui. Le climat est-il à présent plus apaisé ?
D. N : On entendait deux critiques. Du côté du pouvoir, ils pensent que nous travaillons pour donner de l’espace à l’opposition et déstabiliser l’ordre constitutionnel. Du côté de l’opposition, ils pensent que nous offrons des béquilles au président de la République qui serait en difficulté. Mais nous sommes habitués aux critiques et nous ne cherchons à renverser personne. Tous vont bientôt se rendre compte de la constance de notre démarche.
J. À : Un dialogue avec le M23 est-il nécessaire pour que votre initiative soit efficace ?
D. N : Nous avons salué l’annonce, faite par Luanda, que le président Tshisekedi acceptait de dialoguer directement avec le M23. C’est un bon point de départ. Mais nous voulons quelque chose d’inclusif : si on ne parle qu’au M23, c’est une façon de dire aux opposants, qui ont presque les mêmes revendications que le M23, qu’ils n’ont pas voix au chapitre parce qu’ils n’ont pas pris les armes. C’est très dangereux. Parler au M23 doit permettre d’obtenir le plus vite possible un cessez-le-feu, c’est notre plus grande préoccupation. Pour cela, il faut que les uns et les autres fassent preuve de bonne foi. C’est un autre aspect de notre plaidoyer. Il faut écouter le son de cloche des pasteurs, comme l’a fait le président João Lourenço. C’est après nous avoir écouté qu’il a été bousculé dans sa compréhension de la situation.
J. À : Quelles sont les prochaines étapes ?
D. N : Je crois que nous avons déjà atteint les principaux acteurs. Nous avions demandé à voir le président du Burundi, mais il y a eu un conflit de calendrier. Pareil du côté du Zimbabwe, un autre problème de calendrier. Nous devons évaluer si nous pouvons continuer ou pas avec ce que nous avons déjà fait. Nous allons prochainement organiser un forum politique qui sera précédé par des ateliers scientifiques. Nous allons lancer un appel à l’intelligentsia congolaise pour produire des réflexions pendant que l’on continue à sensibiliser pour les phases suivantes.
Jeune Afrique/LRP
(L’avant-titre est de La Référence Plus)
