En 2015, l’honneur d’une poignée d’hommes a sauvé la démocratie.
En 2025, l’ambition d’un seul veut l’achever.
Il y a dix ans, le G7 affrontait le président Joseph Kabila. Le 15 septembre 2015, dans une troisième lettre, nous lui demandions de respecter la Constitution et de renoncer à un troisième mandat. Le 16 septembre, Pierre Lumbi et moi étions limogés. Deux ordonnances, lues à la télévision, scellaient la rupture.
Les ministres et parlementaires du G7 — Dieudonné Bolengetenge, Jean-Claude Kibala, Sama Lukonde, Charles Mwando, et d’autres — firent un choix simple et rare : l’honneur. Le 14 octobre 2015, le gouverneur du Katanga, Moïse Katumbi, nous emboîtait le pas et démissionnait. Après un combat long et sanglant, appuyé par la société civile, l’Accord de la Saint-Sylvestre contraignit Joseph Kabila à plier. La première alternance pacifique vit le jour. L’histoire en porte encore la trace.
Aujourd’hui, le décor a changé, mais le venin demeure. Félix Tshisekedi veut, à son tour, tailler la Constitution à sa mesure. Le plan, ourdi par le professeur Mbata et sa clique de constitutionalistes, est prêt. Objectifs annoncés : déverrouiller l’article 220, effacer le poste de Premier ministre, instaurer un mandat présidentiel de sept ans. Le président issu du parti majoritaire serait ensuite secondé par un vice-président. Le ticket est déjà écrit : Tshisekedi et Jean-Pierre Bemba.
Le mécanisme est froid, mécanique, implacable. D’abord, écarter Vital Kamerhe — le dauphin naturel, l’obstacle. Ensuite, faire passer la loi. Christophe Mboso, doyen de l’Assemblée, est chargé de tenir la barre parlementaire et de garantir la docilité des délibérations. Les députés qui aujourd’hui déposent la motion de destitution contre le bureau de l’Assemblée ? Des pions. Aveuglés ou corrompus. Nés d’une mascarade électorale — la plus grossière de notre histoire récente, selon beaucoup — ils offrent au pouvoir une majorité fabriquée, non représentative.
Regardons les parallèles. En 2015, une poignée renonçait au pouvoir pour sauver la loi.
En 2025, une poignée instrumentalise le pouvoir pour renverser la loi. En 2015, la nation résistait. En 2025, l’État vacille. Les tragédies s’accumulent : la guerre ronge l’Est ; l’ethnisme fragmente la nation ; la corruption gangrène le corps social ; l’autorité publique se dissout. Toucher à la Constitution dans ces conditions, c’est accélérer la chute : fracture sociale, effondrement de l’État, dette abyssale, partition possible.
La responsabilité est claire et simple. Modifier la Loi fondamentale aujourd’hui n’est pas une réforme technique ; c’est un acte politique aux conséquences géopolitiques. C’est graver dans le marbre une prolongation de pouvoir, fermer les marges démocratiques, bâtir un laboratoire de l’auto-suffisance présidentielle. C’est mettre en musique un projet où les institutions deviennent accessoires et le chef d’État, seul juge.
Ceux qui se taisent maintenant seront complices demain. Ceux qui applaudissent la manœuvre aujourd’hui lui entretiennent la mise à mort collective de l’État. Ceux qui mentent — en proclamant la nécessité de stabilité pour justifier l’injustice — se rendent coupables d’un renoncement moral.
Le Congo mérite mieux qu’un tombeau taillé par l’ambition d’un seul. Il mérite des dirigeants qui placent la nation avant la durée de leur mandat.
La leçon est simple : on peut trahir la Constitution pour un siècle. Mais on ne trahit pas impunément la mémoire d’un peuple. Et pour qui connaît l’histoire, pour qui aime la République, il est encore temps d’agir.
En 2015, l’honneur a arrêté la dérive. En 2025, l’ambition veut l’enfermer dans la loi. Il reste à choisir quel camp nous voulons être.
Olivier Kamitatu
